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Généralement avant que la scène s’installe, c’était le grand silence.
Ma mère se mettait à table, tripotait les couverts, déplaçait son assiette, se servait un verre d’eau, puis s’appuyait lourdement au dossier de sa chaise et croisait les bras, l’air pincé, silencieuse.
Mon père se balançait tranquillement sur ses jambes et lançait :
- À quoi tu penses ?
- À la mort de Louis XVI !
- C’était parti, la phrase à ne pas dire. Ma mère baissait toujours la tête en fixant son assiette, et marmonnait quelque chose d’incompréhensible, histoire d’attiser un peu plus la colère de mon père.
- Suivait un concert de voix dont je ne comprenais pas le traître mot car on m’avait prié d’aller dans ma chambre. Je tendais l’oreille, mais ils baissaient le ton. Je me doutais un peu du sujet de dispute, puisque mon père rentrait de moins en moins souvent et affichait un air placide, étonné qu’on ose lui poser des questions. S’il existe des degrés dans la perversion, mon père était en haut, sur la dernière marche, il amorçait alors un sourire dédaigneux, et lâchait finalement
- Et tu voudrais que je rentre plus souvent ?
- Je retrouvais ma mère le lendemain matin avec des cernes grises et des paupières gonflées.
- Une seule fois je l’ai entendu dire :
- Quand je pense qu’entre deux hommes, c’est toi que j’ai choisi, il ne se passe pas un seul jour sans que je m’en morde les doigts. Et quand elle a compris que j’étais dans la pièce, elle m’a dit, n’écoute pas, quand je suis en colère, je dis n’importe quoi.
- Aujourd’hui cette phrase prend un sens différent. Il y avait eu un autre homme que mon père, et elle le regrettait. C’est tellement douloureux d’écouter tous ces mots que l’enfant que j’étais ne savait pas comment consoler ma mère. J’avais tenté de plaire et de séduire mon père mais il était resté indifférent. Rien de ce que je tentais n’arrangeait les choses, je sentais le mépris dans chacun de ses mots, des regards et je gardais mes larmes pour ne pas ajouter au chagrin de ma mère.
- Quand je demandais, pourquoi la mort de Louis XVI ?
- J’aurais pu dire Louis XI ou Charles VII, me répondit-elle
- Je suis sûr qu’elle rêvait de décapiter mon père …comme Louis XVI.
- Les références à l’histoire étaient sa manière de régler ses comptes au quotidien et de trouver des justifications aux événements, qu’ils soient politiques, cocasses, dramatiques, elle y trouvait toutes sortes de biais explicatifs. Évidemment, elle m’en faisait profiter largement, c’est ainsi que nous atterrissions sur les marches d’escalier.
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